Yticthgin Fo Tirips Eht

La ville, sombre et brumeuse, était comme une tombe entourée de ses cendres. La pluie battait les vitres crasseuses, et l'on voyait disparaître un instant les traces de doigts sales qui s'y étaient dessinées.

Là, sous les gouttes battantes qui s'écrasaient au sol, on pouvait apercevoir le goudron noir et poussiéreux, frappé par tant de pieds, aplati par tant de roues, limé par tant de chenilles, que le temps ne semblait plus avoir d'effet sur lui. Pourtant, il y avait des décennies qu'il n'avait pas été rafistolé.

Les néons des enseignes et des publicités grésillaient, clignotant au rythme d'un coeur artificiel, le coeur de la ville; l'immense centrale nucléaire pouvait s'apercevoir au delà des buildings d'acier et de béton, au loin, à l'horizon, comme une araignée géante qui étendait ses tubes-pattes à travers la ville, et qui avait tissé sa toile, son réseau électrique, entre chaque bâtiment de la cité.

Aucun rayon de soleil ne percerait plus les nuages, amalgames de pollution et de cendres atomiques qui s'agglutinaient au dessus des villes-états, comme fuyant le no-man's-land qui s'étendait à perte de vue au delà des murs d'enceinte. Là bas, le Monde avait presque repris ses droits, d'une façon bien étrange certes, mais non moins dangereuse. Plus personne ne s'y aventurait seul, et encore moins sans arme. A part les suicidaires et les bannis, évidemment.

La ville était comme un organisme vivant, son coeur la centrale nucléaire, ses veines les rues, avenues, boulevards innombrables qui la sillonnaient de part en part, ses reins la station de filtrage, ses sucs gastriques les égouts, courant sous les ruelles comme autant de clones underground des voies de passage, et ses globules rouges les humains, filtrés par ses globules blancs, les cops. Quand on utilise le terme d'humain, désormais, on ne le considère plus comme un être vivant à part entière, mais bien comme une statistique, un numéro de matricule, qui représente une entité, mi chair mi machine, se promenant et payant ses dettes, comme tout le monde. Celui qui ne remboursait pas ce qu'il devait était alors considéré comme un "non-humain", un être en sursis. La Banque Générale allait bientôt saisir toutes ses possessions matérielles; et le corps était considéré comme une possession matérielle. Il n'aurait bientôt plus que son cerveau dans un bocal, le pauvre.
Bref, assis au sommet d'un immeuble, je contemplais Night City, la ville de tous les rêves, la ville de tous les cauchemars, Night City la Belle, Night City l'Immonde, la plus grande ville du monde. Ma ville. Je l'aime, ma ville. C'est la plus horrible et la plus belle de toutes les villes; c'est ma maîtresse, ma mère, ma femme, ma fille, ma soeur. C'est ma ville, et je la défendrai corps et âme, parce que je suis sien et qu'elle est mienne.

8 mai 2013